Jeanne Vicérial : La Mode sur-mesure comme Art, Science et Innovation

Du costume, révélateur de personnalité, à la mode au plus près du corps
Depuis sa tendre enfance, Jeanne Vicérial dessine inlassablement des femmes et des vêtements. Née dans une famille liée au monde du cirque — le Cirque Plume, innovateur du genre depuis les années 1980 — elle est fascinée très tôt par les costumes et leur pouvoir de transformation. Ces habits permettent d’endosser des rôles, d’exprimer des émotions, d’incarner des personnages. Les costumes de cirque, par leur audace et leur inventivité, captivent particulièrement cette jeune créatrice française.
Bac en poche, Jeanne débarque à Paris pour suivre une formation de costumière professionnelle de deux ans, dans le seul établissement public en France à enseigner les techniques de haute couture et de couture sur-mesure. La plupart des écoles de mode sont privées. Cette formation lui offre une maîtrise technique complète du corset et de la construction de vêtements.
L’enseignement est exigeant, rigoureux et profondément technique : les étudiants sont des exécutants, non des créateurs. L’imagination y a peu de place. Pourtant, c’est précisément cette rigueur que Jeanne est venue chercher. À l’école de costume, elle acquiert la science du vêtement, les fondations solides de la coupe et du savoir-faire.
Deux ans plus tard, la jeune diplômée rejoint l’ENSAD pour se consacrer au dessin de mode et au stylisme innovant. À sa grande surprise, on lui reproche désormais un excès de technicité, une imagination bridée par le carcan technique. Cette dualité entre rigueur et liberté créative façonne sa démarche artistique. Grâce à ces deux formations, Jeanne conjugue la maîtrise de la couture sur-mesure et la compréhension des standards de la production textile industrielle.
Avant l’ENSAD, elle travaillait sur des corps réels. Désormais, elle doit créer sur des mannequins dépersonnalisés, où tout repose sur l’imagination avant d’être ajusté aux normes industrielles. Ce contraste est un choc pour la jeune créatrice innovante.

La Clinique du Vêtement : entre innovation textile et philosophie du sur-mesure
Pour se libérer du poids de la technique et retrouver son souffle créatif, Jeanne Vicérial commence à développer sa propre méthode. Peu à peu, elle abandonne tissus et patrons : le fil devient sa matière principale. La réflexion sur la structure musculaire et le désir de sonder ce qu’il y a « sous la peau » viennent plus tard, mais déjà la créatrice cherche à rapprocher le vêtement du corps, à en faire une véritable seconde peau.
Dans la création de costumes et vêtements sur-mesure, la morphologie occupe une place centrale. Jeanne étudie longuement la structure du corset et explore les techniques du pli. C’est un travail de répétition presque méditatif, qui fait émerger une analogie entre les plis du corps et ceux du vêtement.
Jeanne dresse une véritable cartographie des lignes et replis, portant son regard sur la peau comme un vêtement à part entière. Jeanne aime l’idée des lignes répétées, des cordes et des fils qui dessinent une topographie textile du corps humain.
Faisant la différence avec ses pairs, son projet de fin d’études, La Clinique du Vêtement, relève davantage de la philosophie que du design. L’idée est de créer plusieurs modèles de laboratoires où il serait possible de confectionner des vêtements personnalisés sur mesure, adaptés aux mesures individuelles. Après l’école, Jeanne tente de concrétiser cette vision, mais elle se heurte rapidement aux difficultés financières et techniques qui freinent l’innovation dans la mode.

L’apprentissage chez Hussein Chalayan : création et contraintes économiques
Puis vient le temps du stage chez Hussein Chalayan, un choix pleinement assumé. Jeanne présente ses travaux et le créateur lui ouvre les portes de son studio. Ces six mois deviennent une expérience marquante : elle y découvre l’exigence de la création mode mais aussi la dure réalité du marché. Lorsque l’artiste — et Chalayan est avant tout un artiste — fait face aux impératifs économiques, la création devient un combat quotidien.
Cette confrontation laisse une empreinte profonde sur la jeune créatrice. Elle comprend combien le talent artistique peut être limité par les finances. Au cours de ce stage, elle travaille avec deux modélistes japonaises d’une précision exceptionnelle. Sa formation technique en couture et construction de vêtements lui permet de dialoguer avec elles, de partager et d’apprendre. Ensemble, elles réalisent de nombreuses coupes, et Jeanne en tire une maîtrise approfondie des techniques de vêtements sur-mesure.
Elle participe également à la préparation des défilés, fascinée par la tension entre imagination et réalité brute. Cette immersion, exaltante mais exigeante, la confronte à ses doutes quant à son avenir dans l’univers de la mode créative et innovante.
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Premier doctorat scientifique en France dans le textile : repenser le sur-mesure et l’innovation
Jeanne décide de tracer sa propre voie et devient la première en France à soutenir une thèse scientifique en textile. La Clinique du Vêtement lui permet de concevoir le sur-mesure non pas comme la création de collections, mais comme un véritable objet de recherche textile et scientifique. Son objectif : accélérer et automatiser certains processus de couture tout en conservant le savoir-faire artisanal, réalisant en un jour ce qu’une couturière accomplissait autrefois en trois mois.
Dans les années 1960, le prêt-à-porter a supplanté la couture sur-mesure, standardisant les corps et uniformisant le vêtement. Jeanne veut créer un prototype robotisé de couture, capable de réintroduire cette pratique artisanale dans la vie contemporaine. Elle se trouve alors face à un choix : intégrer une maison de couture pour poursuivre l’expérience pratique, ou se consacrer à la thèse et bénéficier d’une bourse, lui offrant la liberté financière nécessaire pour se concentrer entièrement sur sa recherche scientifique et textile. Elle saisit cette chance.
L’École des Mines devient le lieu de conception de sa machine. Jeanne doit tout inventer elle-même : il s’agit de la première thèse scientifique appliquée à la mode. Ses superviseurs, initialement sceptiques, s’intéressent néanmoins à la dimension technique du projet. Le département de mécatronique, habitué à des sujets variés — de l’amélioration des capsules Nespresso aux prototypes textiles innovants — accueille ses idées avec curiosité. Travailler avec cette équipe d’ingénieurs jeunes et inventifs s’avère passionnant.
À l’issue de cette collaboration, Jeanne et ses cinq coauteurs déposent un brevet textile et mécanique pour la machine. L’expérience l’amène également à explorer le monde médical. Tout part de sa réflexion sur le rapport entre le corps et le vêtement : autrefois, la mode modelait le corps jusqu’à la contrainte, comme avec les corsets ; puis la révolution du prêt-à-porter impose des corps standardisés, et le chirurgien remplace le tailleur. Pour Jeanne, la peau devient le tissu du XXIᵉ siècle, la matière sur laquelle l’artisan ou le designer peut agir, un véritable terrain d’innovation et de recherche scientifique.

La peau, nouveau tissu du XXIᵉ siècle : entre mode, science et régénération
Pour Jeanne, la peau devient matière centrale de sa réflexion. Elle théorise le dialogue entre chair et textile, entre corps humain et vêtement, comme un espace de recherche scientifique et artistique. Inspirée par l’idée que « la mode est malade » de Li Edelkoort, elle imagine La Clinique du Vêtement comme un véritable laboratoire de soin et de régénération, où le vêtement retrouve sa fonction de transformation et de réparation.
Elle récupère des pièces usées, pratique des « opérations » — lifting de doublure, greffes de matière — et redonne vie à des vêtements condamnés. Peu à peu, son travail l’amène à explorer l’anatomie, comprendre la morphologie, les muscles, la structure même du corps, afin de traduire ces connaissances dans ses créations textiles innovantes.
La quantité de fil nécessaire est telle que les outils traditionnels deviennent insuffisants. Jeanne introduit alors l’usage d’aiguilles chirurgicales et commence à injecter de la résine, pour que les nœuds tiennent, dans le laboratoire des matériaux de l’École des Beaux-Arts. Parmi ses œuvres emblématiques, on compte une robe composée de 466 kilomètres de fil, puis une autre de 150 kilomètres. Les bobines récupérées dans les ateliers de haute couture donnent à ses créations une dimension durable et circulaire, tandis que la matière parfois déteinte laisse des traces sur sa peau, comme si elle manipulait un corps textile vivant.
Épuisée par ce travail physique et laborieux, Jeanne comprend qu’il lui faut automatiser sa technique pour continuer à explorer le vêtement au plus près du corps. Sa fascination pour l’anatomie rappelle celle des grands maîtres de la Renaissance — Léonard de Vinci, Michel-Ange — qui disséquaient le corps pour en comprendre la beauté et la structure. À sa manière, Jeanne poursuit le même objectif : inventer le vêtement du XXIᵉ siècle, à partir d’une étude minutieuse de la chair, du mouvement et de la matière textile.

La surproduction et ses limites : repenser la mode durable
Jeanne met temporairement en pause sa recherche sur la robotisation du sur-mesure. Son constat est clair : l’industrie de la mode actuelle étouffe la créativité. La surproduction textile, les collections accélérées et les standards uniformisés relèguent la conception sur mesure au second plan, écrasant l’innovation derrière les impératifs économiques.
Pourtant, cette pause ouvre un horizon inattendu : la réflexion sur la mode durable, la production circulaire et l’impact environnemental du vêtement. La méthode de robotisation qu’elle a développée fonctionne sans déchets, favorise la production locale et esquisse une nouvelle géographie du vêtement : ateliers urbains, circuits courts, créateurs en contact direct avec leurs clients.
Ce modèle redonne sens à l’artisanat textile, à la fois précis et technologique. Jeanne imagine un futur où le sur-mesurerenaît au cœur des villes, où les créateurs renouent avec leur public et où le vêtement redevient une expérience personnelle et sensorielle.
Si son approche séduit le monde de l’art et les chercheurs, elle reste ignorée par l’industrie de la mode française. À l’international, l’écho est plus favorable : en Angleterre, en Finlande ou en Suède, des pays pionniers dans la durabilité et la mode éthique explorent depuis longtemps le lien entre corps, vêtement et environnement.
Jeanne ne sépare pas mode, art et design. Pour elle, ces disciplines se nourrissent mutuellement : la mode interroge le corps, l’art offre la distance critique, et la science ouvre des voies nouvelles pour repenser le vêtement. Ainsi, elle redéfinit l’acte de créer comme un équilibre entre esthétique, technique et conscience écologique.

L’art pour s’affranchir du marché et explorer la création
Pendant le confinement, Jeanne commence son blog sur Instagram, explorant pour la première fois la couleur, les motifs floraux et la texture. L’isolement à la Villa Médicis à Rome devient un espace d’expérimentation : un laboratoire de création libre, hors des contraintes commerciales de la mode traditionnelle.
L’art, plus vaste et moins codifié que la mode, lui offre la possibilité de observer le système tout en restant à sa marge. Jeanne y trouve la liberté de réinventer les formes, les matières et les volumes, et de prolonger sa réflexion sur la couture sur mesure et la conception textile innovante.
Sa présence en ligne attire une audience nouvelle : artistes, designers, costumiers et passionnés de mode éthique et créative. Cette communauté accompagne Jeanne dans sa démarche, sensible à son approche conceptuelle et poétique, à l’intersection de l’art contemporain, du design textile et de la science appliquée au vêtement.
À travers ses créations, Jeanne poursuit une quête : conjuguer art et technique, matière et idée, inspiration et innovation. Pour elle, créer c’est penser, et penser la mode, c’est déjà lui redonner âme et sens, au-delà des tendances et des cycles industriels.
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